EN BORD DE CHAMP

12h33, Le 29/07/22

Tournai est une ville que j’affectionne : 7 années d’études dont je garde le souvenir. Il y règne une ambiance légère, les rapports humains sont simples. Avant hier, Je suis arrivé à l’improviste, un seul coup de fil de dernière minute a suffi pour joindre un de mes anciens enseignants, 20minutes plus tard, il m’ouvrait la porte de son atelier pour partager un café et discuter un peu. Cette spontanéité me surprend à chaque fois et me rappelle combien en France, essentiellement en région parisienne, les rapports sociaux sont complexes, procéduraux.


Prévoir un repas, prévenir à l’avance, s’organiser, on dine presque chez des amis comme on organise un rendez-vous chez un médecin spécialisé. Il n’y a plus la place pour l’improvisation. Le travail épuise et s’il n’a pas dévoré tout notre temps, il s’accapare le peu d’énergie qu’il reste. On se retrouve à table avec des amis fatigués, stressés et les moments où l’on devrait être le plus présent, se mélange entre la liste de courses, les factures à payer, et les choses à ne pas oublier.


Les rapports sociaux se consomment comme on tire sur une cigarette. On ne sait plus vraiment si l’on doit, ou si l’on a envie. Tout est sous pression et l’horloge démoniaque tiraille.


Tournai m’a fait du bien. J’ai découvert 30 années de peinture de mon professeur. Totalement présent à ses explications, il m’a présenté la démarche artistique raffinée qui se cachait derrière une apparence picturale si silencieuse. Croquis préparatoires, toiles de toutes tailles, books de collections. Une vraie magie ressort de son atelier. La passion évidente de ses mots m’a saisi et c’est avec émotion qu’une certaine tendresse derrière sa carrure et sa voix importantes se révélait.


Curieux, je lui faisais découvrir l’aménagement du Megane Break, mon lieu de vie. Étonné, le mot est juste. Nous échangions sur la démarche de mon voyage. A peine sur le point de partir qu’il me proposait l’animation d’une conférence autour de mon projet à SAINT LUC DE TOURNAI pour l’année prochaine. Fou de joie, je confirmai immédiatement mon accord pour cette proposition stimulante, m’offrant de plus un prétexte pour revenir dans la région une fois de plus.


L’intuition et la spontanéité toujours présentes, je tentais le coup auprès d’un autre de mes enseignants. Bingo, il est seul pour son anniversaire, 55 ans. Je prends aussitôt la route, et me voilà au milieu d’une magnifique villa, décorée avec un soin exceptionnel et un style qui m’anime totalement. Je découvre un homme autre que celui que j’imaginais lorsque j’étais étudiant. Le voile tombe, moi qui sentais pendant mes études une distance dans nos échanges, une certaine pudeur, elle s’évapore dès les premiers mots assis sous le soleil sur sa terrasse aux allures japonaises. Nous partagions un café.


Quelle surprise de constater que les sujets qui me préoccupent, lui parle totalement. Moins seul à courir après un idéal de vie, il a connu le même chemin, mes soucis lui font sens : ces questions, toute personne dans le milieu artistique se les posera un jour. Et elles sont légions ! Jusqu’où aller dans le compromis artistique professionnel ? Faut-il se professionnaliser en tant qu’artiste pleinement, où garder sa passion libre de toutes contraintes ? Faut-il saisir toutes les opportunités ou savoir en refuser certaines ? Enseigner en plus de créer est-il un juste milieu ? La sécurité et le confort sont-ils des freins à l’accomplissement artistique ? Un agent est-il indispensable ? Quelle est la place de l’argent dans l’art ? Communiquer soi même, ou déléguer le travail à un professionnel ? La réussite est-elle méritée ou dépend-elle beaucoup du hasard ?


Tant de questions me venaient à l’esprit, que je me retrouvais parfois sans voix, ne sachant laquelle lui poser. 55 ans. La retraite se rapproche. Quelles pouvaient être à ses yeux les plus grandes erreurs de sa vie, quels conseils pouvait-il me donner pour la mienne ? Qu’est-ce qu’il y a de plus essentiel pour lui ?
Il n’y eu d’équivoque : Le confort, la sécurité sont les plus grands ennemis à l’accomplissement selon lui. Ses propos s’accordaient parfaitement avec ceux du professeur que je venais de quitter.


Assis à une brasserie quelconque à Passy-Froyennes avec lui, je sentais mon projet se solidifier, je mesurai la justesse de sa profondeur, combien la difficulté est chose normale lorsqu’on prend un chemin sans aiguillage.


Nous déjeunions calmement, et je sentais la journée se profiler : Il y avait bien un ami qui allait le croiser. Un mince quart d’heure suffit. Nous nous retrouvions le soir même dans un immense étang surplombé par un restaurant fraichement rénové par le propriétaire et son fils qui nous accueillaient.


Une fois de plus en Wallonie, les choses sont simples. Nous nous sommes installés chacun autour d’une table, un match de foot en arrière-plan, la radio passait des musiques oubliées, quelques paquets de chips, du houmous et des pintes de bières. Nous nous connaissions presque tous depuis des années et pourtant, je venais de les rencontrer.


C’est cette fraternité immédiate qui m’a tant manquée lorsque j’ai quitté mon école supérieure. L’égo n’a pas sa place ici, on n’envoie valser le sérieux, tout est prétexte à l’autodérision ou a une bonne blague théâtrale. Tout devenait clair maintenant, le sérieux que j’ai toujours ressenti en France, la rigueur, le rigide sont bien culturels. C’est un état d’esprit qui me revient à l’esprit lorsque je me souviens de mes voyages en Asie, ou en Australie : il y a une tension chez les français, une préoccupation latente, une certaine vigilance. Je mettais enfin le doigt sur une intuition de longue date.


Revigoré par cette soirée improvisée, nous repartions un peu saouls et comme l’alcool délie la langue, nous échangions intimement sur ce qu’est l’amour et ce qu’il n’est pas. Qu’est ce qui compte vraiment lors d’une rencontre après tout ? C’était sincère et humble : c’était simplement magnifique.
Je repartais le lendemain matin, le regard neuf, chargé à bloc.


L’âge n’a aucune importance, les douleurs sont les mêmes, en voie du devenir, ou sur la fin du chemin, tout être cherche à s’accomplir et à être aimé.


Tournai disparaissant derrière moi gardant avec elle tous mes doutes. Je m’éloignait heureux comme je l’ai rarement été, l’avenir entre mes mains.

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